Pour comprendre le tabou lié à la masturbation, ne cherchez pas plus loin que l’étymologie du mot. Dérivé des mots latins manus et stuprare, le terme signifie littéralement «se souiller ou se polluer avec la main». Avant son irruption dans les dictionnaires français, au XVIe siècle, rares sont les civilisations qui découragaient la pratique. En Égypte antique, par exemple, on pensait que le monde était créé à partir de la semence de Râ, le dieu soleil. Et la tradition a été perpétuée par le pharaon qui fertilisait, chaque année, le cours du Nil à la force du poignet!
Hélas, le christianisme naissant sera beaucoup moins tolérant avec l’onanisme (du nom d’Onan, personnage biblique qui aurait refusé de faire un enfant à la veuve de son frère). De ce point de vue, gâcher sa semence s’apparente à un acte meurtrier, infertile. La pratique est considérée comme une déviance, une injure faite à la nature. Gare à celles et ceux qui se prennent en main. «Qui ne peut se contenir, qu’il se marie!», professe l’apôtre Paul. Néanmoins, la psychose n’a pas encore atteint son apogée. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que la croisade antimasturbatoire se durcisse, médecins et hygiénistes prenant le relais des moralistes chrétiens.
Le péril jeune
Cela commence avec un pamphlet anonyme publié à Londres en cours des années 1710. Son titre est explicite: Onania ou l’odieux péché de la masturbation. À en croire le texte, l’«autopollution» corromprait la santé physique et psychologique. S’ensuit une longue liste d’effets secondaires nocifs: perte de la vue, convulsions, surdité, somnolence, fatigue extrême, impuissance, dépression, pensées suicidaires guetteraient les adeptes de la «perversion solitaire».
L’immense succès d’Onania provoque, en plein siècle des Lumières, une condamnation unanime du plaisir solitaire. Kant, Rousseau, Voltaire la renforcent. Le médecin suisse Samuel Auguste Tissot en rajoute une couche en 1761 avec le livre L’Onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation, dans lequel il constate l’état déplorable d’un patient qui s’en est rendu coupable. Il observe «un dépérissement général de la machine; l’affaiblissement de tous les sens corporels et de toutes les facultés de l’âme; la perte de l’imagination et de la mémoire; l’imbécillité, le mépris, la honte; toutes les fonctions troublées, suspendues, douloureuses». Il ignore que le patient qu’il a sous les yeux est en réalité atteint de… tuberculose, pathologie seulement identifiée en 1882.
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Petit à petit, nourrie de témoignages exagérés et de rapports alarmants, la polémique enfle. «Ni la peste, ni la guerre, ni la petite vérole, ni les maladies similaires n’ont produit de résultats aussi désastreux pour l’humanité», assène Adam Clarke (1762-1832), un médecin américain. Durant la première moitié du XIXe siècle, le docteur français Jean-Étienne Esquirol, aliéniste à l’hôpital parisien de la Salpêtrière, assimile cette «funeste habitude» à une forme d’épilepsie. Ces discours inquiétants suscitent de nombreuses réactions, notamment chez les parents soucieux de discipliner leur progéniture: comment les empêcher de se laisser aller à l’autoérotisme?
Intouchables
Dès 1715, l’auteur d’Onania prescrit une «poudre prolifique» commercialisée à prix d’or –dix fois le prix de son livre!– au sein même des librairies distribuant ses exemplaires. Samuel Auguste Tissot recommande pour sa part des traitements naturels, à savoir une alimentation saine et des bains froids censés doucher les appétits sensuels. En 1906, John Harvey Kellogg lance sur le marché sa propre solution: les corn flakes, flocons de maïs ou de blé supposés éteindre la libido dès le petit déjeuner. C’est sur cette promesse que naît l’empire Kellogg’s.
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Et si les remèdes naturels ne portent pas leurs fruits? Là, des méthodes plus radicales sont privilégiées. On appose des sangsues sur les pénis pour en éteindre la vigueur. On cautérise les organes réfractaires. Ablations du clitoris, circoncisions ou castrations sont en vogue dans les années 1850 et 1860. En parallèle, une industrie de la chasteté se met en branle: camisoles de force, mitaines, menottes, ceintures de chasteté, étuis péniens, dispositifs antiérections se démocratisent dans les foyers. Des dispositifs cruels qui semblent sortis d’une chambre de torture de l’Inquisition… et qui resteront en usage jusqu’au XXe siècle.
Représentation de deux modèles (féminin à gauche, masculin à droite) de ceintures de chasteté, pour empêcher la masturbation, dans le livre Handbuch der Sexualwissenschaften («Manuel des sciences sexuelles») du psychiatre et sexologue allemand Albert Moll, paru en 1921. | Domaine public / via Wikimedia Commons
De nos jours encore, les préjugés et les interdits demeurent. Le Vatican a réitéré en 1992 sa position sur la question. Dans la dernière version du Catéchisme de l’Église catholique, validée par Jean-Paul II, la masturbation est ainsi désignée comme «un acte gravement désordonné quel qu’en soit le motif». Il est contredit par un discours scientifique plus rassurant, qui contribue, depuis les années 1960, à déculpabiliser le plaisir solitaire. Au contraire, les médecins et sexologues affirment que ce dernier est la marque d’une sexualité saine et épanouie. Nous voilà rassuré·es!
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